
Le Roman de Renart est un monument de notre patrimoine littéraire, une œuvre que l’on croit connaître depuis l’enfance mais qui recèle des mystères fascinants. S’aventurer dans cette forêt narrative touffue peut donner le vertige : on pense ouvrir un simple livre de contes, et l’on se retrouve face à une nébuleuse de textes médiévaux complexes. En tant que spécialiste de la littérature ancienne et fondatrice de ce blog, j’ai passé des années à décortiquer ces manuscrits où l’encre se mêle à la satire sociale la plus mordante. Faut-il chercher un auteur unique, un génie solitaire caché derrière le masque du goupil, ou accepter une vérité plus polyphonique ? J’ai mené l’enquête pour vous offrir une réponse claire et nuancée, afin que vous sachiez exactement qui remercier pour ces éclats de rire qui traversent les siècles. Suivez le guide dans les méandres de la création médiévale.
Notre méthodologie d’analyse historique
Comprendre la paternité du Roman de Renart demande de chausser des lunettes d’historien de la littérature. Contrairement à une œuvre moderne signée par un auteur identifié, ce texte est un ensemble disparate composé entre 1170 et 1250.
Il ne s’agit pas d’un roman au sens moderne, mais d’un recueil de récits indépendants appelés « branches ». Pour établir ce guide, je me suis appuyée sur l’analyse philologique des textes (le style, le dialecte utilisé) et les rares signatures laissées par les clercs de l’époque. Mon approche vise à distinguer les pionniers qui ont lancé la légende des continuateurs qui l’ont enrichie, tout en évaluant l’accessibilité de leurs écrits pour le lecteur d’aujourd’hui.
Pierre de Saint-Cloud – L’initiateur du mythe
C’est ici que tout commence. Si l’on doit couronner un « père » principal pour Renart, c’est bien Pierre de Saint-Cloud. C’est à lui que l’on attribue les branches les plus anciennes (notamment la branche II et Va), écrites vers 1175.
L’apport décisif :
Pierre de Saint-Cloud ne se contente pas de raconter des fables animalières inspirées d’Ésope. Il injecte une véritable psychologie et une dimension parodique à l’épopée. C’est sous sa plume que la rivalité entre Renart (l’esprit, la ruse) et Ysengrin le loup (la force brute, la bêtise) prend sa dimension épique. Son style est vif, rythmé par des octosyllabes qui claquent comme des défis.
Le bémol honnête :
Pour un lecteur contemporain, l’écriture de Saint-Cloud peut parfois sembler crue, voire brutale. La violence y est explicite (viol d’Hersent la louve, mutilations), ce qui tranche avec les versions édulcorées que nous lisons souvent aux enfants. C’est un texte âpre, qui sent la terre et le sang.
L’expérience de lecture :
Lire Pierre de Saint-Cloud, c’est plonger dans une cour féodale miniature où les animaux portent des masques humains. On ressent physiquement la tension des procès et la jouissance transgressive de voir l’ordre établi (le loup, le lion) ridiculisé par le petit, le marginal.
Richard de Lison – Le continuateur moraliste
Quelques années après les premiers succès des aventures du goupil, d’autres auteurs s’emparent du phénomène. Richard de Lison signe la branche XII, intitulée Les Vêpres de Tibert.
L’apport décisif :
Avec Richard de Lison, on sent un glissement vers une critique sociale plus structurée. Si l’humour est toujours présent, l’auteur utilise les mésaventures du chat Tibert et de Renart pour égratigner le clergé et la noblesse avec une précision chirurgicale. C’est une écriture plus posée, plus réfléchie, qui donne de l’épaisseur à l’univers.
Le bémol honnête :
On perd un peu de la fougue initiale et de la spontanéité joyeuse des premiers textes. Le propos devient parfois didactique, l’auteur cherchant visiblement à faire passer un message moral là où ses prédécesseurs privilégiaient le pur divertissement et la farce.
L’expérience de lecture :
C’est une lecture plus cérébrale. On rit moins aux éclats, mais on sourit jaune en reconnaissant, sous les traits des animaux, les travers universels de l’humanité : l’hypocrisie religieuse et l’abus de pouvoir.
Le Prêtre de la Croix-en-Brie – La touche rurale
Au début du XIIIe siècle, un autre nom émerge : un prêtre officiant à La Croix-en-Brie. Il est l’auteur de la branche IX, qui relate l’épisode célèbre où Renart se fait passer pour mort afin de voler des poissons aux charretiers.
L’apport décisif :
Cet auteur ancre le récit dans une réalité géographique et paysanne tangible. Grâce à lui, le Roman de Renart n’est plus seulement une parodie de cour, mais devient un miroir de la vie rurale du Moyen Âge. Il excelle dans la description des scènes de la vie quotidienne et des interactions entre le monde animal et le monde humain.
Le bémol honnête :
Le style est peut-être moins « littéraire » ou raffiné que celui de Saint-Cloud. Les ruses sont parfois grosses, le comique un peu répétitif, jouant sur des ressorts de farce qui peuvent lasser le lecteur moderne habitué à des intrigues plus complexes.
L’expérience de lecture :
C’est une bouffée d’air frais. On sent presque l’odeur du foin et des chemins boueux. C’est la partie la plus « organique » de l’œuvre, celle qui nous connecte le mieux à la vie quotidienne de nos ancêtres médiévaux.
Les clercs anonymes – La foule des créateurs de l’ombre
Il est crucial de comprendre que la grande majorité des 27 branches (soit près de 100 000 vers !) est l’œuvre d’auteurs anonymes. Ces clercs, souvent issus de la bourgeoisie naissante ou du bas clergé, ont ajouté leur pierre à l’édifice pendant près de 80 ans.
L’apport décisif :
Cette anonymat collectif a permis une liberté de ton inouïe. N’ayant pas de nom à protéger, ces auteurs se sont lâchés ! Ils ont transformé Renart en une figure quasi-satanique, un anti-héros absolu qui ne respecte rien, ni Dieu ni roi. C’est cette « écriture de foule » qui a fait de Renart un mythe inépuisable, capable de s’adapter à toutes les colères du peuple.
Le bémol honnête :
Cette multiplicité entraîne inévitablement des incohérences. D’une branche à l’autre, Renart peut être tantôt un joyeux drille sympathique, tantôt un meurtrier sadique. La qualité de l’écriture est également très inégale, certains passages traînant en longueur ou manquant cruellement d’inspiration.
L’expérience de lecture :
Lire l’ensemble, c’est accepter d’être bousculé. C’est un patchwork littéraire fascinant, une mosaïque où chaque tesselle brille d’un éclat différent. On y navigue à vue, surpris à chaque page par un changement de ton ou de rythme.
Quelle édition choisir pour découvrir ces auteurs ?
Maintenant que vous savez qui a écrit, la question est de savoir comment les lire. Toutes les éditions ne se valent pas.
Pour les puristes : L’édition de la Pléiade
C’est la référence absolue. Elle regroupe l’ensemble des branches, avec une traduction en français moderne en vis-à-vis de l’ancien français.
- Pourquoi : Pour l’appareil critique exceptionnel qui permet de situer chaque auteur.
- Bémol : L’investissement financier et la densité du texte peuvent effrayer.
Pour les curieux : Folio Classique (Édition de Jean Dufournet)
Une sélection des meilleures branches (souvent celles de Pierre de Saint-Cloud et du Prêtre de la Croix-en-Brie).
- Pourquoi : Un équilibre parfait entre érudition et plaisir de lecture. Les notes de bas de page éclairent le texte sans l’alourdir.
- Bémol : Vous n’aurez pas « tout » Renart, mais l’essentiel est là.
FAQ Littéraire : Tout comprendre sur le Roman de Renart
Q : Pourquoi écrit-on « Renart » avec un « t » et non un « d » ?
R : Au Moyen Âge, « Renart » est un nom propre (d’origine germanique Raginhard, « fort en conseil »). C’est le nom du personnage. Ce n’est qu’à cause de l’immense popularité du livre que le nom propre a remplacé le mot « goupil » pour désigner l’animal dans la langue française. Le « d » final est une évolution orthographique tardive.
Q : Est-ce un livre pour enfants ?
R : À l’origine, absolument pas ! C’est une satire sociale violente destinée aux adultes, pleine de doubles sens, de critique religieuse et parfois d’érotisme cru. Cependant, les adaptations modernes ont gommé ces aspects pour ne garder que la malice du renard, en faisant un classique de la littérature jeunesse. Si vous achetez une version intégrale non adaptée, ne soyez pas surpris par sa crudité.
Q : Y a-t-il une chronologie à respecter pour lire les branches ?
R : Non, et c’est toute la beauté de l’œuvre. Les branches ont été écrites dans le désordre chronologique de l’histoire. Vous pouvez picorer les récits selon votre envie : le jugement de Renart, le vol des jambons, ou le combat contre Ysengrin. Chaque histoire se suffit à elle-même.




